« A la Saint-Sylvestre, nous mangeons toujours une fondue »

Entretien. Depuis deux jours, Johann Schneider-Ammann est président de la Confédération. Comment a-t-il passé les Fêtes? Que souhaite-t-il pour la Suisse en 2016? Quels défis devra-t-il relever durant son mandat ?

Le Matin Dimanche | 03.01.2016
Fabian Muhieddine | Philippe Castella

Qu’avez-vous fait le 31 décembre ?

Depuis très longtemps, je passe la Saint-Sylvestre avec ma famille et mes plus proches amis.

Mangez-vous un repas spécifique ?

Là encore, c’est toujours la même chose: depuis la quarantaine d’années que je suis marié avec mon épouse, nous mangeons une fondue moitié-moitié, celle de la Gruyère. Ma femme achète toujours le fromage près de Bulle, à La Tour-de-Trême, sur la route du Pays-d’Enhaut.

Le 31 le plus fou que vous ayez vécu ?

Vous voulez la vérité? Quand j’étais jeune, j’ai passé de nombreux Nouvel-An dans un chalet d’alpage au pied des Gastlosen, en Gruyère. Nous étions une vingtaine d’hommes et de femmes. Il fallait monter le bois pendant des heures à peaux de phoque. Et puis nous chantions, nous buvions et mangions déjà de la fondue. C’était toujours très amusant et j’en garde de très bons souvenirs.

Et pour Noël, qu’avez-vous fait ?

Là aussi, nous fêtons Noël en famille. J’ai cinq frères et sœurs et nous réunissons les quatre générations, les grands-parents, nous, nos enfants et nos petits-enfants. Et cette année n’a pas dérogé à la règle.

Quelle a été la plus belle année de votre vie ?

C’est toujours l’année qui vient.

Qu’est-ce que vous souhaitez pour la Suisse en cette année 2016 ?

La stabilité politique. La concordance vient d’être rétablie au Conseil fédéral avec l’élection d’un deuxième UDC Guy Parmelin. La Suisse doit rester politiquement stable. C’est la meilleure carte de visite pour les investisseurs. Plus il y aura d’investissements en Suisse, plus les entreprises seront capables d’innover, d’assurer ainsi leur compétitivité et surtout de défendre l’emploi. D’où mon slogan pour l’année présidentielle: tous unis pour l’emploi et pour la Suisse.

Un message économique donc…

Pour moi, l’économie, ce sont les êtres humains, les employeurs comme les employés. Je ne comprends pas qu’on puisse faire une distinction entre l’économie et l’intérêt des gens.

Quelle sera votre touche personnelle en cette année présidentielle ?

Je relève le défi avec beaucoup de fierté et d’engagement. Mais je tiens à rester moi-même, comme je l’ai toujours été, proche des gens, des citoyens, mais aussi de mes amis politiques ou de ceux issus de l’économie.

Allez-vous recevoir des chefs d’Etat étrangers? Et où vous rendrez-vous ?

La visite du président tunisien qui aurait dû avoir lieu en novembre dernier se déroulera très probablement en février. J’espère recevoir les chefs d’Etat et du gouvernement d’Indonésie et d’Inde et je veux surtout rencontrer des représentants de l’Union européenne ainsi que des pays membres. Je me rendrai évidemment aussi à l’étranger. Je désire renforcer les liens avec la Chine parce qu’il s’agit d’un marché crucial pour notre économie et nos places de travail. J’ai aussi accepté une visite au Mexique. Ce pays m’intéresse beaucoup car il entretient avec les Etats-Unis des relations comparables à celle que nous pouvons avoir avec l’Union européenne. Et il y a un enjeu de taille à relever pour nos deux pays si un accord de libre-échange voit le jour entre les Etats-Unis et l’Union européenne.

L’accord transatlantique pourrait-il se concrétiser l’année prochaine ?

C’est possible. Nos entreprises exportatrices seront alors sous une forte pression. Elles se retrouveraient d’un jour à l’autre face à un désavantage terrible: 6 à 8% de taxes douanières supplémentaires par rapport à leurs concurrents européens qui exportent aux Etats-Unis. Et ces 6 à 8%, c’est un monde pour les industriels. Autant dire qu’une solution rapide devra être trouvée pour participer à ce marché, tout en évitant une confrontation entre le monde de l’industrie et celui de l’agriculture. La solution doit offrir de bonnes conditions aux deux secteurs.

Irez-vous à Bruxelles aussi ?

Oui, plusieurs fois et très prochainement déjà. Le Conseil fédéral doit relever au moins trois défis pour garantir l’avenir. Le premier, c’est assurer nos relations bilatérales avec l’Union européenne. Le deuxième, c’est le risque d’une désindustrialisation rampante. Et enfin, il y a la migration et l’afflux de réfugiés. Concernant le premier défi, je veux contribuer à trouver une bonne solution, un compromis acceptable qui sauve les accords bilatéraux. En votant l’initiative le 9 février 2014, la population nous a donné une mission: nous devons réduire l’immigration.

Simonetta Sommaruga s’est beaucoup engagée sur ce dossier. Elle a ouvert des discussions avec Jean-Claude Juncker. On se souvient tous du bisou du président de la Commission européenne. Comment allez-vous mouiller la chemise ?

J’étais déjà impliqué en tant que chef du Département de l’économie, de la formation et de la recherche. Mais le président de la Confédération joue de par sa fonction un rôle particulier dans ce dossier. Je connais Jean-Claude Juncker depuis des années. Nous avons voyagé ensemble lors de mes premières années au Conseil fédéral. Lui était alors premier ministre du Luxembourg. Je me souviens notamment d’un voyage à Washing­ton. Quand on se retrouve coincé pendant une dizaine d’heures à 11 000 mètres d’altitude, je peux vous assurer qu’on finit par se parler et se comprendre. Nous avons aussi eu d’autres occasions de nous retrouver face-à-face. Je me réjouis donc de continuer le travail de Simonetta Sommaruga. Elle l’a très bien mené et obtenu bien plus que ce simple bisou que vous évoquez. Dans ce dossier, c’est avant tout le Conseil fédéral en tant qu’équipe qui compte. Simonetta Sommaruga restera, en tant que ministre responsable des questions migratoires, toujours impliquée dans ce dossier, de même que Didier Burkhalter et moi comme président. Nous devons combiner nos forces pour obtenir des résultats.

Le Conseil fédéral a-t-il trouvé la panacée avec la clause de sauvegarde?

C’est une piste. Nous avons cherché pendant des mois et des mois toutes sortes d’alternatives. Je suis convaincu que c’est la meilleure option pour réussir en même temps à réduire l’immigration et conserver les accords bilatéraux.

Quel genre de clause de sauvegarde faut-il ? Un contingent national ou des quotas par cantons ou par secteurs économiques ?

Ce n’est pas encore le moment de parler de ces détails. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il faudra trouver des critères quantitatifs, mais aussi qualitatifs. Il y a beaucoup de critères envisageables. Mais la solution doit être la plus simple possible. Ce ne sera pas viable pour les entreprises si nous créons encore plus de bureaucratie.

Ne craignez-vous pas une réaction virulente de Bruxelles ?

A Bruxelles, on m’a dit, et je ne suis pas le seul à qui ce message a été transmis: «Il faut que la Suisse vienne avec une solution acceptable pour l’Europe.» Cela signifie que notre solution ne doit pas provoquer de préjudice pour l’UE et qu’elle ne doit pas être trop égoïste. Or c’est délicat, très délicat.

Une clause unilatérale peut-elle vraiment être acceptée par l’UE ?

Nous verrons. Comme vous le savez, le Conseil fédéral vise une clause de sauvegarde en accord avec l’UE. Si cela ne devait pas être possible, nous remplirons notre mandat constitutionnel par le biais d’une clause unilatérale. Nous avons beaucoup d’intérêts communs avec l’UE. Les échanges commerciaux représentent 1 milliard d’euros par jour avec un excédent en faveur de l’UE d’environ 70 milliards en 2014. C’est énorme. L’UE a donc tout intérêt à la stabilité économique avec la Suisse. J’entends aussi à Bruxelles que les relations avec la Suisse sont jugées plutôt bonnes et que l’Union a tellement d’autres défis avec les pays membres qu’ils n’ont vraiment pas besoin d’une nouvelle crise.

Quels efforts attendez-vous de l’économie pour réduire l’immigration ?

J’attends que l’économie s’investisse pour mieux intégrer le potentiel de main-d’œuvre indigène dans le marché du travail. L’initiative pour la main-d’œuvre spécialisée devrait porter ses fruits en 2018. Mais si nous avançons plus vite, tant mieux. Cela doit être réalisable dans un laps de temps assez court. Je suis en contact régulier avec les représentants de l’économie pour leur expliquer qu’ils doivent se bouger s’ils veulent éviter le risque de nouvelles réglementations Je constate que les mentalités commencent à changer.

L’économie demande à l’Etat de réduire aussi sa main-d’œuvre étrangère…

Dans les domaines de la santé, de l’administration ou de la formation, l’Etat doit corriger significativement, aussi bien au niveau de la Confédération que des cantons, sa politique d’engagement. Il existe en Suisse un important potentiel de gens qui ont les qualifications demandées. Nous sommes en train d’agir pour mieux les mettre en valeur.

Les mesures d’accompagnement que vous proposez sont-elles suffisantes ?

C’est toujours une question d’équilibre. Nous devons éviter les abus sur le marché du travail sans le priver de sa flexibilité. Sinon nous allons nuire à l’emploi. Les mesures d’accompagnement ont constamment été renforcées depuis leur introduction en 2002. En général, elles fonctionnent bien, même si le Tessin et les régions frontalières doivent encore améliorer leur mise en œuvre. Nous allons encore une fois examiner si de nouvelles mesures font sens. Le Conseil fédéral a relancé le groupe de travail qui réunit les partenaires sociaux et les cantons et dirigé par le SECO. A mes yeux, seules les mesures d’accompagnement portées par les trois parties sont vraiment viables. Cela dit, le Parlement va déjà examiner le renforcement des sanctions administratives contre les entreprises qui ne respectent pas les minimums salariaux. Nous allons aussi renforcer les échanges d’informations entre autorités chargées de lutter contre le travail au noir.

Le franc fort restera-t-il l’un des grands défis de cette année ?

C’est un véritable problème. Dans presque tous les secteurs économiques, les entreprises sont en train de sacrifier leur marge. Cela va réduire d’autant leur capacité d’investissement et d’innovation. Et à la fin leur compétitivité. On recevra la facture dans un, deux ou trois ans. J’avoue que cela m’inquiète. Je ne cherche pas à faire peur aux gens. Mais mon devoir est de réveiller le monde politique. Plus il sera conscient du problème, plus il sera prêt à réduire la bureaucratie, à me suivre sur mes 31 propositions pour alléger les procédures administratives. Il me faut le soutien de la gauche à la droite pour défendre les places de travail. Et il me le faut maintenant! Ce programme fait suite à celui de 2013, qui contenait 32 propositions, dont 23 seront réalisées d’ici la fin de l’année.

On entend déjà la gauche vous accuser de profiter de la situation pour faire passer des réformes libérales.

C’est un reproche aussi cynique que faux. Je veux que chacun ait un travail qui lui offre des perspectives. Je pense que la gauche peut être d’accord avec ça. Si nous baissons le bras et attendons que nos concurrents nous dépassent et que notre pays se désindustrialise, alors il sera trop tard. Je ne peux pas admettre cela. Pour offrir aux prochaines générations une situation de vie comparable à celle d’aujourd’hui, il faut agir maintenant. Et d’après moi, il faut rechercher la confiance et ne pas tout régler dans des lois plus compliquées les unes que les autres.


En encadré :

Avec l’arrivée de Guy Parmelin, qu’est-ce qui va changer au Conseil fédéral?

L’équipe doit un peu se réorganiser. Chacun de nous contribue à un certain climat, une certaine culture de se comporter ou d’échanger. Il faut évidemment aussi se battre pour ses convictions personnelles. Mais je connais Guy Parmelin depuis ses premiers jours ici à Berne. Nous avons passé plusieurs années ensemble au National. Je me réjouis de collaborer avec lui, comme avec tout le reste de l’équipe. Car nous sommes véritablement une équipe.

Avec deux UDC et deux PLR, le bloc de droite imposera-
t-il sa loi?

Un conseiller fédéral, même s’il vient d’un parti, est élu comme représentant de tout le pays. Il n’y aura pas de glissement idéologique vers la droite conservatrice. On va trouver des majorités sujet par sujet. Parfois ce sera plus conservateur, parfois plus libéral… Philipp Müller, le président du PLR, a dit avant les élections fédérales qu’il n’était pas question que PLR et UDC forment un bloc bourgeois, que chacun doit rester lui-même. Et je crois que c’est juste et même important.

N’est-il pas plus facile et agréable de s’entendre entre gens de droite?

Naturellement, si on partage des convictions plus proches, c’est un peu plus facile de se parler et de se trouver. Ce qui est toutefois réellement important, c’est que le Conseil fédéral fasse une politique qui favorise la compétitivité et la capacité d’innovation de notre pays et défende ainsi nos places de travail.

Les deux PLR vont jouer le rôle de pivot. Le Conseil fédéral pourra ainsi mener une politique radicale!

Si ça devait se passer ainsi, tant mieux! Plus sérieusement, comme je vous l’ai dit: je suis persuadé que nous allons trouver des solutions optimales pour la Suisse.

Ressentez-vous une renaissance de la fraternité, presque un amour retrouvé, entre l’UDC et le PLR, après les élections fédérales?

J’ai toujours eu des liens et des contacts avec des amis et des collègues de l’UDC. Pour moi, rien ne change.

Trop d’amour en politique, ça ne va pas?

J’ai appris cette leçon de manière assez dure durant mes premières années au Conseil fédéral. On ne se fait pas de cadeaux, ni entre les bourgeois, ni entre les deux pôles. Mais nous avons déjà réussi à trouver des compromis par le passé. Nous y arriverons encore à l’avenir.

Maintenant que l’UDC a deux sièges, pensez-vous qu’elle sera moins portée sur une politique d’opposition?

Je suis de plus en plus persuadé que ce sera le cas. A l’UDC, on sait aussi que la stabilité politique dans ce pays est un important facteur d’attractivité. Le parti va donc y contribuer d’une manière constructive – comme tous les autres partis. Je reste avec cet espoir et je jouerai mon rôle comme président pour rassembler les différentes opinions et convictions au sein du Conseil fédéral.

Last modification 04.01.2016

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