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SpeechPublished on 3 September 2026, updated on 22 September 2026

La paix en héritage

Fribourg, 03.09.2026 — Discours de M. le Président de la Confédération Guy Parmelin, Chef du Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR) à l’occasion de l’inscription du traité de paix perpétuelle de Fribourg (1516) au Registre international de l’UNESCO

Monsieur le Président du Conseil national,

Monsieur le Président du Conseil d’État,

Madame l’Ambassadrice de France,

Mesdames et Messieurs les représentants des autorités françaises et suisses,

Madame la Directrice des Archives nationales de France,

Mesdames et Messieurs les représentants de l’UNESCO et des Archives de l’Etat de Fribourg

Chers amis de France et de Suisse,

Mesdames et Messieurs,

Il est des documents qui consignent l’histoire, et d’autres qui continuent de l’éclairer. Le traité conclu ici, à Fribourg, le 29 novembre 1516 appartient à cette seconde catégorie. Dix ans après avoir célébré son cinq-centième anniversaire, nous voici à nouveau réunis pour saluer son inscription au Registre international

« Mémoire du monde » de l’UNESCO. Le temps écoulé n’a pas émoussé sa force ; il en a plutôt élargi l’horizon.

Ce qui relevait d’abord d’une mémoire fribourgeoise, suisse et française se voit désormais conférer le statut d’un patrimoine d’importance universelle.

Cette inscription, validée le 10 avril 2025 par le Conseil exécutif de l’UNESCO, est bien loin de décerner un vague colifichet honorifique à une relique assoupie. Elle reconnaît au contraire sa valeur documentaire irremplaçable, engage à le préserver, à le rendre accessible, à le léguer aux générations futures. La « Mémoire du monde » n’est pas un mausolée de l’Histoire : elle en est en quelque sorte une conscience. Elle nous rappelle que les sociétés ne demeurent libres et lucides qu’à la condition de savoir d’où elles viennent, quelles épreuves les ont façonnées et par quels gestes elles ont su substituer la parole à la violence.

Regardons cet acte de plus près.

Il fut établi en deux exemplaires authentiques et concordants par Jost Zimmermann, chancelier de Fribourg : l’un, rédigé en allemand, destiné aux Confédérés et conservé aux Archives de l’État de Fribourg ; l’autre, en latin, remis au roi de France et gardé aux Archives nationales, à Paris. Deux langues, deux dépôts, deux objets, mais une seule parole donnée : rarement la matérialité d’un texte aura si justement figuré l’unité dans la différence.

Pour en mesurer la portée, il faut revenir au tumulte des guerres d’Italie. Les 13 et 14 septembre 1515, à Marignan, les troupes de François Ier affrontent les mercenaires suisses dans une bataille d’une violence extrême. Pourtant, les pourparlers avaient commencé avant même que les armes ne tranchent. Ils reprirent, progressèrent, achoppèrent, puis aboutirent dans cette ville.

Fribourg, ville charnière entre plusieurs espaces politiques et linguistiques devint ainsi pour un temps une capitale diplomatique. Là réside une première leçon : la négociation n’efface ni la souffrance ni le rapport des forces, mais elle peut empêcher la victoire de se muer en humiliation et la défaite de préparer une revanche.

Le traité lie François Ier, les treize cantons et leurs alliés. Les Confédérés s’engagent à ne plus attaquer la France, directement ou en servant ses ennemis. Le roi promet des versements, des pensions et des privilèges commerciaux, notamment des exemptions douanières accordées aux marchands helvétiques. Cette seule évocation fait rêver en 2026 !

A la vérité, ce traité n’accable pas les vaincus : il organise les conditions d’un compromis dont chaque partie peut retirer un intérêt pérenne.

Par cet équilibre, cette architecture d’obligations et cette confiance organisée, l’acte de 1516 offre, dans le langage de son siècle, une intuition remarquable : une paix durable ne repose pas sur l’effacement de l’autre, mais sur la reconnaissance de ce qu’il peut légitimement attendre.

La rigueur historique nous interdit toutefois de transformer cette charte en légende commode. Elle n’a pas fait naître, d’un seul trait de plume, la neutralité suisse. Celle-ci procède d’une évolution longue, jalonnée d’expériences, de choix et de garanties, jusqu’à sa consécration internationale en 1815. Elle n’a pas davantage mis fin au service militaire des Suisses à l’étranger. Plusieurs engagements furent contournés ou imparfaitement exécutés. Sa « perpétuité » elle-même fut brisée de fait par l’invasion française de 1798. La grandeur d’un texte n’exige pas qu’on lui prête une perfection imaginaire. Elle tient plutôt à ce qu’il rend possible.

Et ce traité est grand, justement, par les possibles qu’il déploie. Il s’est inscrit dans le retrait progressif des cantons des grandes entreprises militaires européennes, a favorisé leur cohésion et préparé l’alliance défensive – maintes fois renouvelée – conclue à Lucerne en 1521. Pendant près de trois siècles, la relation française occupa une place centrale dans l’équilibre extérieur de l’ancienne Confédération. Des soldats, certes, mais aussi des artisans, des négociants, des savants, des artistes et des familles circulèrent entre les deux pays. Ainsi se forma, par-delà les frontières et les régimes, une familiarité historique dont nous sommes aujourd’hui encore les héritiers.

L’inscription que nous célébrons est elle-même l’ouvrage de cette amitié. La candidature, élaborée conjointement par les Archives de l’État de Fribourg et les Archives nationales de France, fut portée par la Commission suisse pour l’UNESCO.

Lors de la visite d’État du président Emmanuel Macron en Suisse le 15 novembre 2023, l’initiative franco-suisse fut annoncée de concert avec le président de la Confédération Alain Berset. « La Suisse et la France sont plus que des voisins. Nous sommes des amis », avait alors déclaré le chef de l’État français. La formule ne venait pas ajouter un ornement rhétorique à la réalité géographique ; elle nommait une histoire profonde, reconnue désormais par la communauté internationale.

Cette proximité se lit dans les paysages avant de se refléter dans les textes. Les Alpes et le Jura nous relient autant qu’ils nous séparent ; le Léman, le Rhône, le Doubs et le Rhin ignorent les barrières douanières. Une langue partagée ouvre en outre entre nous un espace de pensée, de création et de débat. De Rousseau à Germaine de Staël, de Benjamin Constant à Le Corbusier, tant d’existences ont déjoué les appartenances exclusives.

Nos imaginaires se répondent, nos cultures voisinent, nos universités dialoguent, nos régions frontalières composent chaque jour une communauté concrète.

Cette communauté n’est pas abstraite : elle vit le long de nos 570 kilomètres de frontière, compte quelque 236'000 résidents français travaillant en Suisse et a déjà abouti à plus de 700 partenariats unissant nos établissements universitaires. Nos deux États accueillent en outre le CERN, où l’intelligence scientifique fait reculer les limites de la connaissance.

Transports, santé, recherche, culture, environnement : dans chacun de ces domaines, l’interdépendance nous oblige à inventer ensemble. L’amitié franco-suisse n’est donc ni une posture diplomatique ni un simple héritage des siècles. Elle est une pratique quotidienne, faite de confiance, de compréhension mutuelle et aussi parfois bien sûr de désaccords, toujours occasionnels cependant, jamais persistants.

Nos pays ne se ressemblent pas en tout, et c’est heureux. La France porte une tradition d’unité républicaine ; la Suisse cultive le fédéralisme, la proximité civique et l’équilibre de ses langues. L’amitié véritable ne demande d’ailleurs pas aux partenaires de s’imiter. Elle leur commande de se comprendre, de respecter leurs singularités et de mettre leurs particularismes au service d’objectifs communs. C’est précisément ce que suggère le parchemin de 1516 : l’unité la plus solide n’est pas l’uniformité, mais l’engagement conjoint de volontés distinctes.

En 2026, cette leçon résonne d’un écho particulier. La guerre a en effet retrouvé en Europe une présence que beaucoup croyaient reléguée aux livres d’histoire. Ailleurs encore, la force prétend décider du droit, la peur rétrécit l’horizon, la parole publique se durcit.

Face à ces périls, commémorer une paix ancienne ne saurait être un exercice de complaisance. C’est affirmer que la diplomatie demeure une démonstration de courage ; que négocier n’est pas céder, mais chercher une issue qui préserve l’avenir ; que la sécurité d’un peuple ne peut durablement se bâtir sur l’abaissement d’un autre.

Bien entendu, le document que l’UNESCO consacre aujourd’hui ne nous livre pas une recette transposable à tous les conflits. Cependant, il nous transmet mieux : une exigence. Il dit que l’ennemi d’hier peut devenir l’allié de demain ; qu’un accord vaut par les institutions, les échanges et les fidélités qui le prolongent ; que la paix n’est jamais l’oubli du passé, mais sa transformation en responsabilité. La conserver suppose des archives vigilantes. La faire vivre requiert des citoyens éclairés. La mériter réclame des gouvernants capables de préférer la durée à l’éclat.

Nous exprimons donc notre profonde gratitude aux archivistes, historiens, restaurateurs, diplomates et responsables publics qui ont rendu cette reconnaissance possible. Grâce à eux, les deux exemplaires, séparés par la géographie mais réunis par le sens, entrent ensemble dans le patrimoine documentaire de l’humanité.

Leur travail patient démontre qu’aucune mémoire ne survit sans soin, aucune concorde sans volonté, aucune transmission sans confiance entre les institutions et les générations. Tel est d’ailleurs notre devoir commun.

La Constitution de l’UNESCO proclame que « les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ». À Fribourg, il y a cinq cent dix ans, des hommes choisirent d’élever l’une de ces défenses. À nous, désormais, d’en être les gardiens ; à la Suisse et à la France d’en demeurer les témoins fraternels ; à chacun de nous d’en renouveler la promesse.

Je vous remercie de votre attention.